Jean-Marc ROBIN

Auteur (romans, récits, théâtre et essais)

Petit chef. Un roman de Jean-Marc ROBIN

Publié le 20 Septembre 2025, 11:05am

Dans "Petit chef", Jean-Marc ROBIN nous plonge au cœur des méandres de l'Éducation nationale française avec une acuité et une verve rarement égalées. À travers le parcours tumultueux d'un jeune chef d'établissement, le roman explore les tensions institutionnelles, les rivalités personnelles et les défis pédagogiques qui façonnent le paysage éducatif contemporain.

"Petit chef" incarne l'archétype du proviseur idéaliste, déterminé à réformer et à moderniser son établissement malgré les obstacles bureaucratiques et les résistances internes. Son évolution, marquée par des réussites initiales suivies de revers dramatiques, offre une réflexion poignante sur la réalité souvent désillusionnante des métiers de l'enseignement. À travers ses yeux, le lecteur découvre la complexité des décisions administratives et la lourdeur des attentes placées sur les épaules des chefs d'établissement.

"Petit chef" ne se contente pas de narrer une histoire personnelle ; il dresse également une critique incisive des réformes éducatives imposées sans véritable concertation avec les acteurs de terrain. La réforme Dekker, pivot central du récit, est présentée comme une initiative ambitieuse mais maladroitement exécutée, révélant les fractures entre les intentions gouvernementales et les réalités scolaires. L'auteur dépeint avec justesse les frustrations des enseignants face à des changements qui compromettent l'équilibre pédagogique et mettent en péril la cohésion des équipes éducatives.

"Petit chef" se distingue par son approche originale des thèmes éducatifs, intégrant des éléments contemporains tels que l'impact des réseaux sociaux sur la reconnaissance professionnelle et les stratégies de personal branding des chefs d'établissement. Cette dimension moderne, combinée à une analyse sociologique fine, confère au roman une pertinence accrue dans le contexte actuel de l'Éducation nationale.

 

Extrait de "Petit chef" de Jean-Marc ROBIN

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Admissible après avoir planché sur une étude de cas consacrée à la prévention du décrochage, j’étais convoqué à la Maison des examens à Arcueil, la première semaine des vacances d’avril.

Le bâtiment était austère, un bloc de béton administratif de l’ère soviétique se dressait devant moi. Quelques candidats endimanchés, mal à l’aise dans leur costume ou leur tailleur bon marché, patientaient en tapotant sur leur téléphone. Hypnotisés par l’écran de leur smartphone ; aucune véritable conversation ne pouvait s’engager, sinon quelques banalités qui appelaient des réponses courtes : « De quelle académie, viens-tu ? » ou « À quelle heure passes-tu ? » Le sentiment qui flottait dans l’air ressemblait à de l’indifférence, l’esprit de compétition était neutralisé par les 600 postes au concours et un taux de sélection qui laissait une chance sur deux aux admissibles.

J’étais remonté à bloc, ce métier était pour moi, je n’avais aucun doute.

Une heure plus tard, je me suis retrouvé dans un petit bureau de quinze mètres carrés en face de trois personnes : un inspecteur général pas commode, une représentante du monde de l’entreprise très élégante, sans doute une élue du MEDEF, et un principal de collège aux tempes grisonnantes. J’ai vite compris que je devais séduire l’IG, l’avis des autres ne comptait pas vraiment, c’était deux pots de fleurs. Je déroulais mon parcours professionnel avec conviction, et j’attendais la suite.   

Après quinze minutes de présentation, l’entretien avec le jury débuta. L’homme au regard noir chaussa ses lunettes, me remercia par un compliment : « voilà un candidat aux valeurs solides » et il enchaîna « mais est-ce suffisant ? Vous avez 30 ans. Comment diriger un établissement et une communauté enseignante âgée en moyenne de 45 ans ? Pourquoi ne pas attendre d’avoir une expérience plus riche, vous n’avez jamais enseigné en lycée. »

J’hésitais. Soit j’acceptais son verdict et, dans ce cas je validais son hypothèse du manque de maturité et d’une candidature prématurée, soit je relevais le bras de fer au risque d’être puni parce que j’allais lui tenir tête. J’avais vu toutes les vidéos de monsieur R. L’oral avec le jury, c’est un entretien, on ne doit pas se positionner comme un élève, mais comme un futur pair. J’ai choisi la contre-attaque. Après tout, l’audace, c’est bien un trait de la jeunesse.  

— Monsieur l’inspecteur général, si notre institution ouvre le concours à des professeurs avec quatre ans d’ancienneté, c’est parce qu’elle souhaite rajeunir ses cadres. Du reste, mon parcours est riche. J’ai débuté comme surveillant pour financer mes études. Le candidat devant vous totalise dix ans d’expérience professionnelle dans l’Éducation nationale. Je connais le fonctionnement d’une vie scolaire de l’intérieur, j’ai travaillé avec des CPE de trois établissements différents, deux collèges et un lycée.

— Très bien, mais vous n’avez pas répondu à ma question, celle relative au leadership.

— Le leadership, ce n’est pas une affaire d’âge, c’est une question de tempérament et de volonté. Il faut agir, montrer l’exemple et être persévérant. Depuis deux ans, je préside le Secours catholique de ma commune. Notre campagne de dons nous a permis de récolter deux fois plus d’argent que l’an passé. J’ai mis l’accent sur la communication et l’événementiel, les résultats sont là et stimulent l’envie de s’engager des adhérents. Cette expérience est transférable. Et puis, j’ai observé les chefs avec lesquels j’ai travaillé. Manager, c’est d’abord identifier les personnes-ressources et savoir déléguer après avoir fédéré autour d’un projet. L’École a besoin d’entrepreneurs et non de bureaucrates qui attendent la prochaine circulaire ! 

Au moment où je prononçais ces derniers mots, je me disais que je m’étais laissé envahir par mon enthousiasme et mes convictions. Je prenais un gros risque, les circulaires sont écrites par les membres du cabinet du ministre, les inspecteurs généraux tiennent souvent la plume. Un large sourire s’esquissait sur le visage de la cheffe d’entreprise et mon propos avait extrait le principal de son demi-sommeil, l’inspecteur général était plus circonspect, il reprit la parole.

— Vous vous voyez donc en futur manager ? En futur entrepreneur ?

 — Oui. Les chefs devraient choisir leurs équipes, au moins une partie des enseignants, pour des postes fléchés en lien avec le projet d’établissement. Ils devraient encore pouvoir reconnaître les efforts individuels. Dans un collège ou un lycée, chacun sait qui s’engage et qui paresse. 

Je parlais comme Sarkozy, j’aimais bien l’ancien Président de la République.

 

 

 

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