Jean-Marc ROBIN

Auteur (romans, récits, théâtre et essais)

Une école neuronale. Extrait de Machine-Ecole (roman)

Publié par Jean-Marc ROBIN sur 7 Septembre 2025, 16:24pm

Une école neuronale. Extrait de Machine-Ecole (roman)

Dans Machine-École, la rentrée des professeurs prend des allures de dystopie managériale. Open spaces, salles de muscu, 35 heures obligatoires, reconversions express : l’école s’est muée en entreprise sous contrôle des neurosciences. Une satire glaçante de l’éducation sous pilotage.

XIX

Michel Biguebosse s’était positionné dans l’entrée de l’amphithéâtre pour accueillir personnellement tous les professeurs du lycée Louis-Vaseclos. Une semaine avant, son adjoint, Nicolas Dubois, avait expédié leurs emplois du temps aux enseignants. Cette rentrée avait été particulièrement facile à préparer, puisque la loi sur « l’École neuronale » avait redéfini le temps de service des professeurs. Ils devaient être présents 35 heures par semaine dans l’établissement. Pendant l’été, quelques salles de cours avaient été transformées en open space avec bureaux, fontaines à eau et plantes vertes. Une salle de musculation et de relaxation avait aussi été créée à la demande des organisations syndicales.

 Désormais, les professeurs travaillaient tous les jours, sauf le mercredi matin pour les femmes qui avaient des enfants de moins de trois ans. Les enseignants n’avaient pas eu le choix : soit ils acceptaient de « travailler plus pour gagner plus », soit ils percevaient une indemnité de départ correspondant à six mois de traitement. Cette enveloppe pouvait être bonifiée pour une création d’entreprise ou pour un congé maternité. Sans surprise, 98 % des professeurs du lycée Louis-Vaseclos avaient accepté les nouvelles conditions d’exercice et seulement 2 % avaient choisi de démissionner. Parmi eux, quatre professeurs de mathématiques souhaitaient se lancer sur le marché – déjà florissant - du soutien scolaire à domicile, un enseignant d’histoire-géographie avait le projet de devenir menuisier, enfin, une professeure de philosophie s’était donnée six mois pour devenir journaliste.

Michel Biguebosse serra beaucoup de mains familières avant de s’installer à la tribune. Nicolas Dubois trépignait d’impatience, il discutait depuis une demi-heure déjà avec les professeurs qui s’étaient lancés dans la neuropédagogie, la satisfaction se lisait sur les visages. Tous avaient choisi de s’installer au premier rang pour mieux suivre la conférence. Pour eux, l’école n’était plus ce mammouth perdu dans la toundra constructiviste, mais un navire de course fendant les eaux pédagogiques qui avait retrouvé un cap et un commandant. Le proviseur demanda à Emmanuelle Perret de regagner le premier rang, il s’empara de la télécommande qu’il avait glissée dans sa poche de costume et appuya sur le bouton « on » pour faire descendre un grand écran blanc. L’opération terminée, Michel Biguebosse exigea le silence à la salle avant de rejoindre la place qui lui avait été réservée par ses deux adjoints. Le visage du nouveau recteur apparu dans un faisceau de lumière, la réunion de pré-rentrée pouvait commencer. Une clameur enthousiaste partit des professeurs installés au premier rang. André Brique, le recteur nouvellement nommé, allait s’adresser simultanément à tous les enseignants des lycées de l’académie de Toulouse.

Ce nouveau dispositif permettait de gagner en efficacité : à la conférence du recteur succéda le film sur l’école neuronale préparé par les services de la communication du ministère. Au bout de deux petites heures, Michel Biguebosse invita les enseignants à rejoindre le traditionnel buffet de rentrée. Le proviseur du lycée Louis-Vaseclos s’interrogeait avec son adjointe ; il cherchait à comprendre pourquoi le recteur répondait avec un léger décalage de quelques secondes aux questions posées. Il se murmurait parmi les chefs d’établissement que les rectrices et les recteurs portaient tous des lunettes et des oreillettes. Le doute était levé : c’était bien le ministre qui avait répondu lui-même à toutes les questions sur l’organisation de la rentrée et l’apport des neurosciences au bénéfice de l’école.

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